JE SUIS ENTRÉ CHEZ UN BARBIER POUR VOLER. JE SUIS RESSORTI AVEC UNE COUPE ET UN PRÉNOM.

Je ne vais pas vous mentir. Mardi dernier, je ne suis pas entré chez Joseph pour une coupe gratuite.

Je suis entré pour voler.

Ça faisait trois jours que je n’avais pas mangé à ma faim. Trois mois que je dormais sous le pont de la Joliette. J’avais 21 ans et j’avais déjà l’impression d’avoir 50 ans. Les cheveux longs, gras, qui me collaient au front. Un hoodie troué qui puait la pluie.

J’ai vu la lumière allumée au 12 Rue du Panier. Un petit salon de barbier. Vieux. Une caisse ouverte avec des pièces. Une pancarte dehors: “Coupes gratuites pour les SDF”. Je me suis dit: s’il coupe gratuit, c’est qu’il a du cœur. S’il a du cœur, il ne va pas crier si je prends 10 euros dans sa caisse.

J’ai poussé la porte. La clochette a sonné.

Derrière le comptoir, il y avait Joseph. 78 ans. Je l’ai su après. Sur le moment, j’ai juste vu un vieux monsieur fatigué, avec un tablier bleu. Il ne m’a pas demandé ce que je voulais. Il a juste dit:

“Assieds-toi, fils. C’est mardi.”

Je ne me suis pas assis pour la coupe. Je me suis assis parce que mes jambes ne me portaient plus. Et parce que la chaise avait l’air chaude.

Il a mis une cape autour de mon cou. Elle sentait le propre. Ça faisait des mois que je n’avais pas senti une odeur de propre.

Il a commencé à couper. Sans parler. Ses ciseaux faisaient un bruit régulier. Clic. Clic. Clic.

C’est là que j’ai vu la photo.

Sur sa table en bois, à côté d’une vieille tondeuse rouillée, il y avait un cadre en bois. Un jeune garçon. 17 ans. Sourire un peu timide. Cheveux bruns en bataille, comme les miens avant. En dessous, une étiquette jaunie, écrite à la main:

David – 2007-2021 – Tu me manques toujours, fils.

J’ai eu un frisson. Pas à cause du froid.

Joseph a vu que je regardais la photo. Il s’est arrêté de couper.

“C’est mon fils”, a-t-il dit.

Et puis il m’a raconté. Pas comme un vieux qui se plaint. Comme un père qui a besoin de dire le prénom de son fils à voix haute pour ne pas l’oublier.

David, né en 2007. Le miracle de sa vie. Il l’a eu à 59 ans. Il voulait lui apprendre la vraie vie. Alors il y a 18 ans, il a mis cette pancarte pour les SDF. “Pour que David voie qu’un métier, c’est aussi redonner de la dignité”.

David balayait le salon. Il offrait du café aux SDF. Jusqu’à ses 15 ans.

“Après, le quartier a changé. La drogue est venue. Mon fils est parti avec. Je coupais des cheveux, mais je ne savais pas couper la drogue de son sang.”

Le 17 novembre 2021. Mardi. Pluie. David ne vient pas aider. 21h14. Deux policiers. Overdose. Dans une ruelle à 120 mètres du salon.

“Il avait les cheveux longs et sales quand ils l’ont trouvé. Comme toi quand tu es entré.”

J’ai baissé la tête. J’avais honte. Honte d’être venu pour voler 10 euros. Honte de mes cheveux. Honte de tout.

Joseph a continué de couper. Mais cette fois, ce n’était plus une coupe de barbier. C’était une coupe de père. Il coupait chaque mèche comme s’il voulait enlever la saleté, la drogue, la rue, la honte de ma tête.

Quand il a fini, il m’a montré le miroir.

Je ne me suis pas reconnu.

J’avais 21 ans à nouveau. J’avais un visage. J’avais des yeux.

Je me suis levé pour partir. J’ai mis la main dans ma poche pour lui donner les 3 euros qui me restaient. Les seuls.

Il a refusé.

Il a pris la photo de David et me l’a mise dans les mains.

“Tu t’appelles comment?”

“Enzo.”

“Enzo, David aurait eu 18 ans cette année. Il aurait eu les mêmes cheveux que toi après la coupe. Alors fais-moi une promesse. Ne me donne pas d’argent. Donne-moi une promesse.”

“Laquelle?”

“Reviens mardi prochain. Pas pour une coupe. Reviens avec les cheveux comme ça, propres. Et dis-moi que tu as demandé du travail quelque part. N’importe où. Même pour laver des assiettes. C’est comme ça que tu me payeras. Et que tu payeras David.”

Je suis sorti. Il pleuvait toujours. Mais je n’avais plus la capuche sur la tête. Je voulais que la pluie voie mes cheveux propres.

Je n’ai pas volé les 10 euros. J’ai volé autre chose. J’ai volé un prénom. David.

Mardi prochain, je reviendrai au 12 Rue du Panier. Pas pour voler. Pas pour une coupe.

Pour dire à Joseph que je m’appelle Enzo, que j’ai 21 ans, que j’ai lavé mes cheveux tous les jours depuis mardi, et que j’ai trouvé un petit boulot pour laver la vaisselle dans un kebab du Cours Julien.

Et que si David avait été là, j’aurais aimé être son ami.

Il y a des barbiers qui coupent des cheveux. Et il y a Joseph, qui recoud des vies avec une paire de ciseaux rouillés.

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