À Marseille, à l’angle de la Rue des Catalans et du Boulevard Bompard, il y a une petite boulangerie qui ne paie pas de mine. “Chez Martine”. Devanture bleue délavée, un store qui coince depuis 2015.
Martine a 71 ans. Elle se lève à 3h17 du matin. Tous les jours. Depuis 32 ans. Même le dimanche.
Elle fait 30 baguettes pour ses clients. Et une 31ème. Tous les jours. Depuis 12 ans.
Cette 31ème baguette, personne ne l’achète. Elle la met dans un petit sac en papier kraft, elle écrit quelque chose dessus au stylo, et elle la pose sur le rebord de sa fenêtre, côté rue.
À 7h32, quelqu’un vient la prendre. Toujours. Sans jamais entrer. Sans jamais payer.
Les clients demandaient au début: “Martine, c’est pour qui cette baguette? Tu as un amoureux secret?”
Elle souriait: “Non. C’est pour mon fils.”
Son fils s’appelle Thomas. Il aurait 29 ans aujourd’hui.
En 2013, Thomas avait 17 ans. Bac S. Mention bien. Il voulait être ingénieur. Il a commencé à fumer pour “gérer le stress du bac”. Puis à boire pour “gérer les soirées”. Puis à prendre des cachets pour “gérer les descentes”.
Martine n’a rien vu. Ou elle a vu mais elle croyait que c’était l’adolescence. Elle faisait du pain. Elle ne savait pas faire autre chose que du pain.
Un matin d’octobre 2014, Thomas est parti. Il a laissé un mot sur la table de la cuisine: “Désolé maman, je vais me débrouiller. Ne t’inquiète pas. Je reviendrai quand j’irai mieux. – T”
Il est parti avec son sac à dos. Il avait 18 ans et 3 jours.
Pendant 6 mois, pas de nouvelles. Martine appelait tous les hôpitaux. Tous les commissariats. Elle laissait la boulangerie ouverte à sa sœur et partait chercher dans les rues.
Un jour, un éducateur de rue lui a dit: “Votre fils est sous le pont de Plombières. Il va bien. Enfin, il est en vie. Il ne veut pas revenir. Il a honte.”
Martine est allée sous le pont. Elle a vu Thomas. De loin. Cheveux longs. Sale. Maigre. Il ne l’a pas vue. Ou il a fait semblant.
Elle est rentrée. Et le lendemain à 4h du matin, au lieu de faire 30 baguettes, elle en a fait 31.
Elle a mis la 31ème dans un sac. Elle a écrit dessus: “Pour toi, mon Thomas. Mange. Je t’aime. Maman.”
Et elle l’a posée sur le rebord de la fenêtre.
Le lendemain, à 7h32, la baguette n’était plus là. À sa place, il y avait un petit caillou blanc. Lisse.
Thomas était venu.
Depuis, c’est leur langage. Depuis 12 ans.
Tous les matins, 31 baguettes. La 31ème avec un mot.
“Il a fait froid cette nuit, couvre-toi bien. M.”
“J’ai fait ta brioche préférée hier, je t’en ai mis un bout. M.”
“Ton père a appelé. Il pense à toi. M.”
“Je t’aime, même sale. Même loin. M.”
Et tous les matins à 7h32, Thomas vient. Il ne frappe jamais. Il prend la baguette. Il laisse quelque chose. Un caillou. Une fleur fanée. Un bouchon. Un dessin sur un bout de carton: une boulangerie avec écrit “Maman” en haut.
Une fois, en 2019, il a laissé un mot. Le seul en 12 ans. Sur un ticket de métro:
“Maman, merci pour le pain. Un jour je rentrerai propre. Promis. T”
Martine l’a encadré. Il est au-dessus du four.
Les clients ont fini par comprendre. Maintenant, personne ne touche à la baguette numéro 31. Les habitués, quand ils voient un jeune SDF s’approcher à 7h32, ils baissent les yeux. Ils font semblant de regarder leur téléphone. Pour laisser à Thomas sa dignité.
Mardi dernier, il a plu toute la nuit. Tempête. Martine s’est dit: il ne viendra pas aujourd’hui.
À 7h32, elle a regardé par la vitre. Personne.
À 7h33, elle a eu les larmes aux yeux pour la première fois depuis 12 ans.
À 7h34, une main est apparue. Maigre. Sale. Tremblante. Elle a pris la baguette.
Martine n’a pas bougé. Elle a juste vu, à travers la pluie sur sa vitre, un jeune homme de 29 ans, avec les cheveux coupés courts depuis peu, qui serrait la baguette contre son cœur et qui pleurait.
Sur le rebord, il n’a pas laissé de caillou cette fois.
Il a laissé une petite clé. Rouillée. Celle de la maison. Celle qu’il avait prise en 2014 en partant.
La boulangerie ouvre à 6h. Mais depuis 12 ans, le cœur de Martine ouvre à 7h32. Tous les matins. Pour une baguette.
La 31ème n’a jamais été une baguette perdue. C’était un fil. Un fil de pain entre une mère et son fils. Un fil qui n’a jamais cassé.