Mon père m’écrivait une lettre tous les mois depuis 19 ans. Je ne les ai jamais ouvertes.

Je m’appelle Antoine. J’ai 34 ans. Mon père est parti quand j’avais 15 ans.

Il n’est pas mort. Il est juste parti. Un matin, il a pris sa valise. Il a dit à ma mère : “Je ne peux plus.” Et il n’est jamais revenu.

Pendant des années, je l’ai détesté. Je me suis dit que s’il part, c’est qu’il ne m’aime pas. C’est simple, non ? Quand on aime son fils, on reste.

À mes 16 ans, une lettre est arrivée. Écriture de mon père. J’ai jeté sans ouvrir.

À 17 ans, une autre. Jetée.

Tous les mois. Pendant 19 ans. Une lettre. Toujours la même écriture. Toujours mon nom : “Antoine”.

Ma mère me disait : “Ouvre-les au moins.” Je disais : “Non. Il a eu 15 ans pour me parler. C’est trop tard.”

J’ai gardé toutes les lettres. Dans une boîte à chaussures Nike. Au fond de mon armoire. Je ne les ai jamais ouvertes. C’était ma vengeance. Silencieuse. Chaque lettre non ouverte, c’était comme lui dire : “Tu vois, ça fait mal d’être ignoré ?”

Il y a 3 mois, ma mère m’a appelé. Elle pleurait. “Ton père est à l’hôpital. Il n’en a plus pour longtemps. Cancer. Il demande à te voir.”

Je suis allé. Par devoir. Pas par amour.

Il était maigre. Chauve. Dans un lit trop grand. Il m’a reconnu. Il a souri. Il a dit : “Antoine.”

Il a essayé de me prendre la main. Je ne l’ai pas laissé.

Il a dit : “Tu as reçu mes lettres ?”

J’ai dit : “Oui.”

Il a dit : “Tu les as lues ?”

J’ai dit : “Non.”

Il a fermé les yeux. Une larme. Il a dit : “Ce n’est pas grave. Je comprends. Je t’aime quand même. C’était dans les lettres. À chaque fois. Je t’aime.”

Il est mort deux jours après.

Hier, je ne sais pas pourquoi, j’ai pris la boîte à chaussures. 228 lettres. 19 ans. Une par mois.

J’ai ouvert la première.

“Mon Antoine, tu as 16 ans aujourd’hui. Je ne suis pas là. Je sais que tu me détestes. Tu as raison. Mais je voulais te dire que je suis parti parce que je ne voulais pas que tu me voies comme ça. Je buvais. Tous les jours. Ta mère pleurait à cause de moi. Je criais. J’ai cassé une porte. J’ai eu peur de te casser, toi. Alors je suis parti. Pas parce que je ne t’aimais pas. Parce que je t’aimais trop pour rester et te détruire. Papa.”

J’ai ouvert la deuxième.

“Mon Antoine, tu as 17 ans. J’ai trouvé du travail à Lille. Je ne bois plus depuis 11 mois. Je pense à toi tous les jours.”

La 34ème.

“Mon Antoine, tu as 19 ans. J’ai appris que tu as eu ton bac. Je suis allé devant ton lycée. De loin. Tu étais grand. Beau. Je n’ai pas osé m’approcher. Je suis fier de toi.”

La 112ème.

“Mon Antoine, tu as 25 ans. Ta mère m’a dit que tu as une copine. Comment elle s’appelle ? Elle te rend heureux ?”

La dernière. La 228ème. Écrite il y a 3 semaines. D’une écriture qui tremblait.

“Mon Antoine, je ne sais pas si tu liras un jour cette lettre. Le médecin dit que c’est bientôt la fin. Je voulais te dire une dernière chose. Je ne t’ai pas abandonné il y a 19 ans. Je me suis éloigné pour te laisser grandir sans mon ombre. Tous les mois, écrire cette lettre, c’était ma façon de rester ton père, même de loin. Si tu ne me pardonnes pas, je comprends. Mais sache que de 15 ans à 34 ans, il n’y a pas eu un seul jour où je n’ai pas pensé à toi. Je t’aime. Papa.”

J’ai 34 ans. J’ai passé 19 ans à me venger d’un homme qui passait 19 ans à m’aimer en silence.

Hier, je suis allé au cimetière. J’ai pris la boîte à chaussures. J’ai lu les 228 lettres à haute voix. Devant sa tombe.

De 16h à 4h du matin.

Il a mis 19 ans à m’écrire. J’ai mis 12 heures à lui répondre. Trop tard.

Si votre père vous écrit, ouvrez la lettre. Même si vous avez mal. Surtout si vous avez mal.

Et vous, avez-vous déjà laissé une lettre fermée trop longtemps ?

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