L’ARRÊT “LES LILAS” – LIGNE 49, 23H47

Je m’appelle Michel. J’ai 63 ans. Je conduis le bus de nuit de la ligne 49 à Marseille depuis 22 ans. Départ Gare Saint-Charles, arrivée Luminy. Tous les soirs. 23h00 – 02h15.

Il y a 15 ans, il y avait un arrêt qui s’appelait “Les Lilas”, juste après “Le Redon”. Un petit arrêt paumé, avec un seul lampadaire qui clignotait. Une seule passagère y montait. Tous les soirs. À 23h47.

Elle s’appelait Madame Colette. 82 ans à l’époque. Petite, dos voûté, sac à carreaux. Elle montait, me disait “Bonsoir Michel, merci de m’attendre”, et s’asseyait toujours à la même place: deuxième rang, côté fenêtre. Elle allait voir son mari à l’hôpital de la Timone. Tous les soirs depuis 8 ans. Son mari avait Alzheimer. Il ne la reconnaissait plus depuis 3 ans, mais elle y allait quand même. “Tant que je le reconnais, moi, c’est l’essentiel”, qu’elle disait.

On est devenus amis. Moi et ma passagère de 23h47.

Un soir de janvier 2011, il faisait un froid de canard. -2 degrés. J’arrive à l’arrêt Les Lilas à 23h47. Personne. J’attends. 23h48. 23h49. Je sais que Colette n’est jamais en retard. Je commence à m’inquiéter.

À 23h50, je descends du bus. Il n’y a personne à l’arrêt. Juste son sac à carreaux, posé par terre, sous le lampadaire qui clignote. Vide.

Le lendemain, j’apprends dans le journal local: Madame Colette Durand, 83 ans, est décédée dans la nuit, dans son sommeil. Crise cardiaque. Paisiblement.

Le surlendemain, la RTM a supprimé l’arrêt “Les Lilas”. Pas assez rentable. Ils ont enlevé le panneau. Ils ont coupé le lampadaire. L’arrêt n’existe plus. Officiellement, il n’a jamais existé.

Mais moi, depuis 15 ans, je m’arrête toujours à 23h47 à l’arrêt qui n’existe plus.

Au début, mes collègues se moquaient. “Michel, tu t’arrêtes pour qui? Pour les fantômes?”

Je ne répondais pas. Je m’arrêtais. J’ouvrais les portes. J’attendais 30 secondes. Je disais à voix haute: “Bonsoir Colette”. Et je repartais.

Il y a 5 ans, un jeune contrôleur est monté dans mon bus de nuit. Il a vu que je m’arrêtais à un endroit où il n’y avait pas d’arrêt. Il m’a mis un avertissement. “Arrêt non réglementaire”.

J’ai expliqué au dépôt. Le chef m’a dit: “Michel, il faut arrêter. Les gens vont croire que tu es fou.”

J’ai dit: “Si je ne m’arrête pas, qui va s’arrêter pour elle?”

Il m’a laissé continuer. Parce qu’il avait connu Colette aussi.

L’année dernière, un soir de novembre. Pluie battante. 23h47. Je m’arrête à l’arrêt fantôme. J’ouvre les portes. Personne ne monte, comme d’habitude.

Mais cette fois, il y avait quelqu’un à l’arrêt.

Une jeune femme. 25 ans. Trempée. En larmes. Avec un bébé dans les bras qui pleurait.

Elle est montée. Elle tremblait.

“Merci… merci de vous être arrêté… j’ai cru que plus aucun bus ne passait ici… l’arrêt n’est plus sur le plan…”

Elle s’est assise à la deuxième rangée, côté fenêtre. La place de Colette.

Elle m’a dit que son mari venait d’avoir un accident. Qu’elle devait aller à la Timone. Qu’elle n’avait plus de batterie sur son téléphone. Qu’elle avait marché 2 km sous la pluie avec son bébé.

Je l’ai amenée à la Timone.

En descendant, elle m’a dit: “Vous êtes le seul bus qui s’est arrêté. Comment vous avez su que j’étais là? Il n’y a même pas de lumière à cet arrêt.”

J’ai dit: “Il y a un lampadaire qui clignote. Il faut juste le voir.”

Elle est partie.

Le lendemain, à 23h47, je me suis arrêté à nouveau. Comme depuis 15 ans.

Et depuis ce jour, je sais pourquoi je m’arrête.

Ce n’est pas pour Colette. Colette est partie paisiblement.

C’est pour tous les autres qui attendent à un arrêt qui n’existe plus. Tous ceux qui croient que plus personne ne s’arrêtera pour eux.

Il y a des arrêts qui n’existent plus sur les plans de la RTM. Mais qui existent encore dans le cœur d’un vieux chauffeur de bus de 63 ans.

Tous les soirs, à 23h47, à l’arrêt “Les Lilas” qui n’existe plus, j’ouvre mes portes.

Au cas où.

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