LA DAME QUI ATTEND DEVANT LA PHARMACIE DEPUIS 11 ANS

À Aubagne, en face de la Pharmacie des Thermes, il y a un banc. Un banc vert, tout simple. Avec une vue sur la porte de la pharmacie.

Sur ce banc, tous les jours, de 14h à 18h, il y a une dame. Elle s’appelle Madame Simone. 78 ans. Chignon gris, manteau bleu marine même en été, petit sac à main noir serré contre elle.

Elle ne bouge pas. Elle regarde la porte de la pharmacie. Fixement.

Depuis 11 ans.

Au début, les gens pensaient que c’était une voleuse qui surveillait. Puis ils ont pensé qu’elle avait Alzheimer et qu’elle avait oublié pourquoi elle était là.

Les pharmaciens ont essayé de lui parler. “Madame, vous attendez quelqu’un? Vous avez besoin d’aide?”

Elle répondait toujours la même chose: “J’attends que mon fils sorte. Il est entré acheter un Doliprane en 2013.”

En 2013. Ça fait 11 ans.

Son fils s’appelait Julien. 19 ans en 2013. Étudiant en droit à Aix. Beau gosse, rigolo, plein d’avenir.

Le 14 mars 2013, à 16h22, Julien avait un peu mal à la tête. Il est entré dans la pharmacie acheter du Doliprane. Il a dit à sa mère: “Attends-moi sur le banc, maman, j’en ai pour 2 minutes.”

Il est entré. Il n’est jamais ressorti.

Pas par la porte principale.

Crise cardiaque foudroyante dans la pharmacie. À 19 ans. Anévrisme. Rupture. Le pharmacien a appelé le SAMU. Ils n’ont rien pu faire. Il est mort à l’intérieur, derrière le rayon des pansements.

Pour ne pas choquer sa mère qui attendait dehors, les pompiers l’ont sorti par la porte de derrière, par la réserve. Discrètement.

Et personne n’est allé dire à Simone que son fils ne sortirait jamais par la porte devant.

Le pharmacien est sorti, il l’a vue assise. Il n’a pas eu le courage. Il est rentré. Il a dit à son assistant: “Dis-lui qu’il est parti par derrière, qu’il avait un cours.”

L’assistant est sorti. Il a dit à Simone: “Votre fils est parti, madame. Il avait un cours urgent à la fac. Il m’a dit de vous dire de rentrer.”

Simone a dit: “Ah bon? Il ne m’a rien dit…”

Elle est rentrée chez elle ce jour-là.

Et le lendemain, à 14h, elle est revenue s’asseoir sur le banc vert. Pour attendre que son fils sorte de la pharmacie acheter son Doliprane.

Parce qu’elle n’a jamais compris qu’il était mort. Son cerveau a refusé. Alzheimer précoce, ont dit les médecins 2 ans plus tard. Mais même avant l’Alzheimer, elle avait déjà choisi d’oublier.

Son mari est mort 3 ans après Julien. De chagrin. Elle est restée seule.

Tous les jours, de 14h à 18h, depuis 11 ans, Simone attend devant la pharmacie.

Les nouveaux pharmaciens savent. La nouvelle équipe a été briefée: “Il y a une dame dehors. Elle attend son fils. Ne lui dites rien. Elle a 78 ans. Laissez-la attendre. C’est tout ce qui lui reste.”

Les habitués du quartier savent aussi. Quand il pleut, la serveuse du café d’en face lui apporte un café chaud sans rien dire. Elle le pose à côté d’elle. Simone dit: “Merci, mais j’attends mon fils, il va sortir.”

Les enfants du quartier, qui étaient bébés en 2013, maintenant ont 11 ans. Ils passent et disent: “Bonjour Madame Simone!” Elle répond: “Bonjour, vous avez vu mon Julien? Il est entré acheter du Doliprane.”

Un jour, en 2022, un jeune étudiant en pharmacie, nouveau, qui ne savait pas, est sorti et lui a dit brutalement: “Madame, votre fils est mort en 2013! Arrêtez d’attendre ici, vous faites peur aux clients!”

Simone l’a regardé. Elle a souri. Elle a dit: “Non, mon chéri. Mon fils est juste entré acheter un Doliprane. Il va sortir. Il a toujours été un peu long.”

Le jeune étudiant a pleuré toute la soirée dans l’arrière-boutique.

Depuis, il y a un petit mot collé sur la porte de derrière de la pharmacie, côté employés, écrit par la titulaire:

“Si vous voyez une dame âgée sur le banc vert, ne lui dites rien. Elle s’appelle Simone. Son fils Julien est mort ici le 14/03/2013. Elle attend qu’il sorte. Laissez-la attendre. C’est sa façon à elle de rester avec lui. Merci.”

Hier, je suis passé à 17h55. Simone était là. Sur son banc vert. Manteau bleu marine. Sac noir serré.

Il pleuvait un peu. J’avais un parapluie.

Je me suis assis à côté d’elle. J’ai dit: “Vous attendez depuis longtemps?”

Elle m’a dit: “Non, juste 2 minutes. Mon Julien est entré acheter un Doliprane. Il va sortir.”

J’ai attendu avec elle jusqu’à 18h. À 18h, elle se lève toujours. Elle rentre.

En partant, elle m’a dit: “Merci jeune homme d’avoir attendu avec moi. C’est moins long quand on est deux.”

Elle est partie. Lentement.

Et j’ai compris que ce banc vert devant la pharmacie n’était pas un banc où une vieille dame attendait son fils.

C’était une chapelle. Une chapelle à ciel ouvert où une mère continue d’aimer son fils, 11 ans après, en l’attendant 4 heures par jour.

Il y a des gens qui portent le deuil en noir. Et il y a Simone, qui porte le deuil en attendant sur un banc vert, tous les jours de 14h à 18h, devant une porte par laquelle son fils ne sortira jamais.

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