LE RÉPARATEUR DE PARAPLUIES DU VIEUX-PORT

Il s’appelle Monsieur Antoine. 84 ans. Au Vieux-Port de Marseille, juste sous la grande roue, à côté du vendeur de chichis, il y a un tout petit kiosque bleu. 2 mètres carrés. On dirait une cabine téléphonique qui a survécu.

Dedans, il y a des parapluies. Des centaines. Accrochés partout. Cassés. Déchirés. Rouillés. Et Antoine au milieu, avec ses petites lunettes rondes, une pince à la main.

Il répare les parapluies. Depuis 1958. 67 ans.

Au début, c’était un vrai métier. Les gens n’avaient pas d’argent pour en acheter un neuf. Il gagnait bien sa vie.

Maintenant, les gens jettent. Un parapluie cassé? Poubelle. 5 euros chez H&M.

Antoine ne gagne plus rien. 3 ou 4 clients par mois. Il vient quand même. Tous les jours. De 9h à 18h. Même quand il pleut pas. Même quand il fait 40 degrés.

Tout le monde pensait qu’il était juste un vieux fou qui ne voulait pas partir à la retraite.

Personne ne savait pour la petite boîte en fer sous son établi.

Mardi dernier, il a plu très fort. Une tempête comme on n’en avait pas vu depuis 10 ans à Marseille. Le Vieux-Port était vide. J’étais le seul à passer, avec mon parapluie Decathlon à 12 euros qui venait de se retourner avec le vent.

J’allais le jeter dans la poubelle à côté du kiosque d’Antoine.

Il m’a crié: “Ne le jetez pas, jeune homme!”

Je me suis arrêté. Il est sorti de son kiosque, trempé. Il a pris mon parapluie cassé. Il a dit: “Je vous le répare. 5 minutes. Gratuit.”

J’ai dit: “Mais monsieur, il vaut 12 euros, ça ne vaut pas le coup…”

Il m’a répondu: “Ce n’est pas le parapluie qui vaut le coup. C’est la personne dessous.”

Il est rentré dans son kiosque. J’ai attendu sous la pluie.

En 5 minutes, il a démonté une baleine, il a recousu le tissu, il a remis un petit capuchon en plastique au bout. Comme neuf.

Quand il me l’a rendu, j’ai vu la boîte en fer ouverte sur son établi. Dedans, il y avait des centaines de petits papiers pliés. Des tickets de métro, des bouts de journaux, des photos.

J’ai demandé: “C’est quoi?”

Il a souri. Pour la première fois.

“C’est mon livre de comptes.”

Il a pris un papier au hasard. C’était un ticket de bus de 1974. Derrière, écrit au crayon: “M. Paul, 2 enfants, pas d’argent pour parapluie neuf pour sa fille. Réparé gratuit. A promis de lui apprendre à lire.”

Un autre papier: photo d’une petite fille en 1983 sous un parapluie avec des fraises. Derrière: “Petite Aïcha, 6 ans, parapluie Hello Kitty, papa parti. Réparé. Elle m’a dit que je suis son grand-père de parapluie.”

Il y en avait des centaines.

Antoine m’a expliqué.

En 1962, sa femme est morte en couches. Avec le bébé. Il avait 21 ans. Il venait d’ouvrir son kiosque à parapluies. Il a voulu se jeter dans le Vieux-Port.

Un jour, il pleuvait. Une petite fille de 5 ans est venue avec son parapluie cassé. Sa mère n’avait pas d’argent pour en acheter un autre. Elle pleurait parce qu’elle allait être mouillée pour aller à l’école.

Antoine a réparé son parapluie gratuit. La petite fille lui a dit: “Merci monsieur parapluie, vous m’avez sauvée de la pluie.”

Ce soir-là, il ne s’est pas jeté.

Depuis, chaque parapluie réparé gratuit, c’est une petite fille qui lui dit merci. C’est une raison de rester un jour de plus.

Il a compté. En 67 ans, il a réparé 11.472 parapluies gratuitement.

Il n’a jamais eu d’enfants. Mais il a 11.472 petites filles et petits garçons qui n’ont pas été mouillés pour aller à l’école.

Son kiosque va être détruit le mois prochain. La mairie veut mettre un vendeur de bubble tea à la place. Plus rentable.

Antoine le sait. Il vient quand même tous les jours. Il dit: “Tant que j’ai une pince, je peux sauver quelqu’un de la pluie.”

Je suis parti avec mon parapluie réparé de 12 euros. Qui vaut maintenant beaucoup plus que 12 euros.

Il pleuvait toujours. Mais je n’étais plus mouillé. Ni dehors, ni dedans.

Hier, je suis repassé. Il y avait une file d’attente devant le kiosque bleu d’Antoine. 20 personnes. Sous la pluie. Avec des parapluies cassés. Des jeunes. Des vieux. Des gens qui avaient lu mon post sur Facebook.

Antoine pleurait. Il réparait. Gratuit.

Il m’a vu et m’a dit: “Vous voyez, jeune homme. Il y a encore beaucoup de gens qui ne veulent pas être mouillés.”

Il y a des gens qui vendent des parapluies. Et il y a Antoine, qui répare des enfances depuis 67 ans avec une petite pince rouillée.

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